La question Tout dire ? touche au principe même du dispositif analytique, sa règle fondamentale telle que Freud l’a énoncée : « Dites tout ce qui vous vient à l’esprit. » [1]
Le soin avec lequel nous pouvons l’énoncer – de diverses manières, plus ou moins explicites – est le même avec lequel le sujet peut répondre :
Tout dire ? Si l’on doit y mettre ces points d’interrogation, c’est bien parce qu’on ne croit pas possible de tenir cette règle, aussi fondamentale soit-elle.
Voyons. D’abord, nous ne lui avons pas simplement demandé de « tout dire », et encore moins de promettre qu’il tiendrait cette formule juridique traditionnelle : « Dites la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ».
Je connais votre maxime lacanienne, celle de cette vérité qui ne peut se dire toute. Cela dit, que veut donc dire « tout » : « Dites tout ce qui vous “vienne ” [2] à l’esprit » ? Et ce qui ne me vient pas à l’esprit, alors ? Ne pourrais-je pas parvenir à le dire ? En réalité, je suis venu ici pour savoir quelque chose qui ne me soit jamais venu à l’esprit, et même pour parvenir à le dire. Me le direz-vous ? D’ailleurs, si vous y regardez bien, vous avez énoncé votre demande impossible à tenir par un impératif : « Dites », suivi d’un subjonctif : « tout ce qui vous “vienne” à l’esprit ». Si vous ne l’avez pas complété par le présent de l’indicatif, « Dites… tout ce qui vous vient à l’esprit », ce sera aussi par quelque subtile précaution. Vous anticipez sans doute que certaines choses vont me venir à l’esprit que je ne voudrai pas dire, que je céderai à « la tentation d’omettre quelque chose parce que cela me semblera peu important, absurde ou désagréable » [3]. N’est-ce pas un peu spécieux ?
En réalité, si nous avons employé le subjonctif, c’est par un artifice de langage qui a quelque chose de trompeur. Un instant, nous avons voulu nous observer depuis un lieu extérieur à nous-même, comme si nous pouvions nous situer en dehors de l’acte même d’énonciation, voire avant ou après, et parler de ce que nous disons, comme si nous pouvions même légiférer sur l’acte de parler, sur ce qui peut ou ne peut pas se dire, depuis un langage supérieur qui prendrait notre dire pour objet.
Oui, je connais aussi cette autre maxime : « Il n’y a pas de métalangage ». Ce serait bien là l’illusion de vouloir tout dire, tout dire sur mon langage.
En réalité, c’est par une image semblable que Freud a voulu expliquer sa règle fondamentale : « Comportez-vous à la manière d’un voyageur qui, assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu’il se déroule à une personne placée derrière lui.» [4]
Mais il se trouve que, si je suis ce paysage, si je suis l’objet même que j’essaie de saisir au fil de mes pensées, je ne peux pas être à la fois à l’intérieur du wagon en train de dire ce que je pense, ce que je vois de ce paysage extérieur que je suis moi-même. J’essaierai donc de penser ce que je dis. Mais si je pense ce que je dis, je ne parviendrai sûrement jamais à dire ce que je pense, ni tout, ni un peu. Votre règle me paraît maintenant encore plus impossible à tenir.
Disons alors que le sujet de l’expérience analytique se constitue précisément comme le cadre même de la fenêtre du wagon freudien. Il n’est pas dans l’intérieur supposé du wagon, mais il n’est pas non plus à l’extérieur dans le paysage, dans lequel il n’est que supposé. Le sujet est proprement le cadre même de la fenêtre du train, le cadre du fantasme dans lequel il se divise du fait de parler d’un objet qui lui échappe inévitablement.
La règle fondamentale, telle que Freud l’a formulée en langue allemande, prend alors tout son sens : « Sagen Sie also alles, was Ihnen durch den Sinn geht » ; ce serait littéralement : « Dites, alors, tout ce qui vous passe – tout ce qui transite – “durch den Sinn”, à travers l’esprit, à travers le Sinn qui est aussi le sens ». Le train qui traverse le paysage ne se distingue pas du paysage lui-même qui semble passer, le passage du sens qui fuit, d’un référent insaisissable.
Signalons au passage que les différentes langues du Congrès modulent différemment ce paysage. En français, « Tout dire ? », et en italien, « Dire tutto ? », font Un du Tout, tandis que la grammaire de l’espagnol, « ¿Decirlo todo ? », et de l’anglais, « To say it all ? », exigent de le redoubler par le pronom.
La règle fondamentale demande à l’analysant de dire le paysage qui défile sous ses yeux – son propre discours qui sera toujours discours de l’Autre – sachant que ce paysage est déjà un découpage du réel et que, de plus, ce réel lui échappe d’autant plus qu’il voudra l’appréhender depuis un extérieur ou un intérieur supposé. Ce n’est qu’en acceptant ce pari, en consentant à cette division, qu’il pourra parvenir à savoir quelque chose de ce qui ne lui venait même pas à l’esprit de dire. Ce n’est qu’en renonçant à vouloir tout dire, en acceptant de répéter ce qu’il croit déjà savoir, qu’il en viendra à dire quelque chose de nouveau de son savoir inconscient.
Ainsi, la formule freudienne de la règle fondamentale est une manière courtoise – « Sagen Sie… », « Dites… » – de mettre en acte cette autre formule, plus abrupte, que Nietzsche a mise dans la bouche de Zarathoustra lorsqu’il se disait à lui-même : « Sprich dein Wort und zerbrich ! » – « Dis ta parole et brise-toi ! » [5]
[1] Cf. Freud S., « Le début du traitement » (1913), La Technique psychanalytique, trad. A. Berman, Paris, PUF, 1953, p. 94 : « Donc, dites tout ce qui vous passe par l’esprit. »
[2] L’auteur prend appui ici sur la version espagnole de la règle fondamentale (« Diga todo lo que se le ocurra »), où le verbe de la subordonnée relative est au subjonctif, contrairement à l’indicatif utilisé en français ou en allemand.
[3]Cf. Freud S., « Le début du traitement », op. cit., p. 94.
[5] Nietzsche F., « L’heure la plus silencieuse », Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Gallimard, 1947, p. 171.

