Le film de Mohammad Rasoulof [1] décrit une famille gagnée par la folie d’un régime oppresseur. Il a été couronné de nombreux prix. Son titre évoque cette graine sauvage, implantée par hasard au creux d’un vieil arbre, dont elle tire sa croissance jusqu’à l’étouffer, allégorie d’une génération supplantant celle qui précède. En toile de fond, l’assassinat par la police iranienne de Mahsa Amini, coupable d’avoir laissé apercevoir ses cheveux, a embrasé le pays tout entier.
Serviteur de l’état, Iman voit son zèle récompensé par une promotion. Elle lui confère un prestige accru et de meilleures conditions de vie. Il pourra accéder à un logement de fonction, à Téhéran, pour lui et pour sa femme Najmeh ainsi que pour leurs filles, Rezvan l’aînée et Sana la cadette. Le voilà promu juge d’instruction du tribunal révolutionnaire. Ses réticences à prononcer les peines capitales expéditives exigées par le régime seront vite balayées.
Najmeh, épouse et mère, attend chaque jour le retour de son mari qui tarde, et revient de plus en plus sombre. Le soir, dévouée, elle s’occupe de lui, quoad matrem. Il ne s’intéresse pas à elle. Le jour, elle s’occupe du ménage. Elle s’efforce de maintenir le lien entre son mari et ses filles. Mère attentive, elle prend soin au jour le jour de Rezvan et de Sana. À la faculté, au lycée, les cours sont suspendus. S’ouvre alors un huis clos à trois.
Najmeh justifiant la nécessité du maintien de l’ordre, rejette tout d’abord les réactions offusquées de ses filles face aux violences du pouvoir. Nous voyons, au fil de l’intrigue, les certitudes de Najmeh ébranlées peu à peu. Ses filles font office pour elle de révélateur. Confrontées aux informations des réseaux sociaux, elles démasquent les mensonges diffusés par les médias du régime. Toutefois, l’essentiel pour Nejmah reste longtemps le maintien de l’unité de la famille : elle, son mari, ses enfants. Et, si elle aperçoit un bout de la nature véritable de la profession du père, celle-ci reste ignorée des filles.
Lors d’un repas familial, Rezvan et Sana tiennent tête à leur père. À propos des mouvements de protestation, l’aînée affirme la légitimité de l’aspiration à une vie libre. Elle répond à son père qu’il ne sait pas mieux qu’elle. Il se retrouve dans la posture du père humilié.
Le lendemain, le revolver de service reçu à sa nomination a disparu. Inquiet, le voilà privé de cet objet qui est autant instrument de répression qu’emblème phallique. S’inaugure alors une progression : la mère fouille en vain la chambre des filles, qui nient, ignorant la présence de cette arme introuvable. Le chef de famille, Iman, d’agent subalterne soumis au régime, se mue peu à peu en partisan affirmé de la violence d’État. La mère sera soupçonnée à son tour. Iman, devenu père la terreur, soumet sa femme et ses filles à un interrogatoire filmé, comme au tribunal. Enfermées, elles s’échappent. Lorsqu’il commence à les menacer, c’en est fini pour Najmeh de cet homme, qui n’est pas causé par sa femme, qui ne prend pas soin paternel de ses enfants et qui les maltraite ; il n’a pas droit au respect [2]. Il n’y a plus de famille. Le père de la tradition n’est plus qu’un agent du régime. L’arme disparue reparaît dans les mains de Sana comme la seule issue, celle de viser le père, métaphore de l’élimination du régime.
[1] Rasoulof M., Les graines du figuier sauvage, production Run Way Pictures, Parallel 45, 2024, Iran-France-Allemagne, 168’, disponible sur ARTE.
[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire de Jacques Lacan. RSI, leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ?, no 3, mai 1975, p. 107.