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Tout dire ? Entre la honte et la culpabilité

by Neus Carbonell
18 octobre 2026
in Jalons
Tout dire ? Entre la honte et la culpabilité
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Il existe une relation intime entre la honte et la culpabilité dans l’expérience analytique. Lorsqu’un sujet est invité à dire tout ce qui lui passe par la tête, c’est-à-dire lorsqu’il est convoqué à l’association libre, son dire peut éveiller aussi bien l’un que l’autre affect : la culpabilité d’avoir tu certaines choses ou la honte d’en avoir dit d’autres. Il peut même se sentir coupable de ce qu’il a dit et honteux de cela même dont il n’a pas parlé.

La honte et la culpabilité entretiennent entre elles une proximité singulière. Jacques-Alain Miller formule la question avec précision : « Pourquoi honte et culpabilité à la fois s’appellent et se disjoignent ? »[1] Ce ne sont pas des affects équivalents, même si tous deux font leur apparition lorsque le sujet bute sur un point de réel, précisément là où il rencontre l’opacité de sa propre jouissance.

Rappelons que la culpabilité est la réponse du sujet lorsque la jouissance se présente sous la forme de l’impératif surmoïque et du fait de céder sur son désir. Elle peut ainsi surgir aussi bien comme résultat de l’interdit d’une jouissance que sous l’impératif de jouir encore davantage. La honte, pour sa part, émerge lorsque cette même jouissance se trouve exposée au regard de l’Autre et que le sujet chute de l’image idéale avec laquelle il soutenait sa place. Toutes deux sont des formes de traitement du réel et, par là même, constitutives du lien social. Le sort qu’une civilisation réserve à la culpabilité et à la honte en dit long sur sa manière de faire exister le lien à l’Autre. [2]

 En espagnol, le mot sinvergüenza (littéralement « sans-honte ») nomme avec une précision extraordinaire la canaille. Ce n’est pas exactement un desvergonzado (un éhonté, un effronté). L’éhonté conserve encore un rapport à la honte : il la défie, la provoque ou joue avec elle. Le sinvergüenza, en revanche, semble s’en être émancipé. Notre époque semble moins habitée par la desvergüenza (l’effronterie) que par la sinvergüencería, une forme de subjectivité dans laquelle la culpabilité, elle aussi, perd de son efficacité.

L’impudeur contemporaine, corrélative de l’impératif de jouissance, semble promettre un monde affranchi de ces deux affects. Tout dire équivaut à tout montrer. Il n’y aurait alors plus rien à cacher et, corrélativement, plus rien à pardonner. Ainsi, les idées d’honneur, de dignité, voire de vérité, ont cédé devant le droit de chacun à jouir sans limite. Le sens contemporain de l’expression tout dire ne renvoie pas à la contrainte de la confession, comme ce serait le cas sous le mandat d’un régime dictatorial, mais à la permissivité de la jouissance, dont l’impératif pourrait se formuler ainsi : « Dites tout ce que vous voulez et vous continuerez à jouir et à faire jouir les autres. » Les réseaux sociaux en constituent le paradigme le plus évident, mais une certaine dégradation de la vie politique y participe également.

La règle fondamentale de la psychanalyse, lorsqu’elle énonce : « Dites tout ce qui vous vient à l’esprit », n’est nullement une invitation à continuer de jouir, mais vise à ouvrir la voie de l’inconscient et à produire un savoir sur la jouissance qui est en jeu dans le dire même. À l’opposé du sens impératif du tout dire, il s’agit d’inventer un traitement du réel, ce qui inclut une éthique de la jouissance. C’est pourquoi, tout au long d’un parcours analytique, la honte et la culpabilité jouent leur partie. Il peut même arriver que la psychanalyse introduise la nécessité de la pudeur chez celui dont l’impudeur faisait partie de son symptôme. Par ailleurs, le bien-dire auquel peut conduire une analyse n’est pas compatible avec la poussée à tout dire, car il n’advient que lorsque l’énonciation cerne le point où il n’y a pas de savoir total sur la jouissance et où le sujet invente un savoir-faire avec cet impossible.

La psychanalyse, qui n’est pas une poussée à la confession, conduit le sujet à se rendre responsable de sa propre position. Si nous revenons au titre de notre congrès, Tout dire ?, nous constatons que c’est précisément le point d’interrogation qui introduit la logique analytique : non seulement parce qu’il existe une impossibilité logique de tout dire, mais parce que la jouissance demeure, en quelque point, toujours opaque. L’expérience de la psychanalyse repose, en quelque sorte, sur la portée éthique de cette interrogation même. On peut alors se demander si une analyse serait possible pour un sujet sans culpabilité et sans honte. Cela ne semble pas être le cas. Mener une analyse suppose de prendre en compte la honte et la culpabilité, dans la mesure où toutes deux émergent comme des affects qui signalent le rapport du sujet à sa jouissance, ainsi que son lien singulier à l’Autre.

Par ailleurs, on ne saurait non plus affirmer que la culpabilité et la honte aient complètement disparu ; il conviendrait peut-être plutôt de se demander quelle est aujourd’hui leur place dans le lien social, alors qu’elles semblent avoir perdu leur transcendance d’antan. Comment ces affects se reconfigurent-ils dans une civilisation qui a érodé l’idée même d’honneur ? C’est l’une des questions que le discours psychanalytique est en mesure de soutenir et, précisément pour cette raison, un thème qui mérite d’être exploré dans le débat que la psychanalyse entretient avec la civilisation contemporaine.

 

[1] Miller J.-A., « Note sur la honte », La Cause freudienne, n°54, juin 2003, p. 7.

[2] Sur cette question, voir aussi Miller J.-A., « Pathologies de l’éthique. 2. Éloge du sentiment de culpabilité », Sao Paulo, juillet 1989, Lacan Web TV, disponible en ligne sur https://www.youtube.com/watch?v=Eyo3PJHBL1M

 

Notes de traduction

Le jeu de mots autour de sinvergüenza / desvergonzado / sinvergüencería est intraduisible tel quel en français.

 

 

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